« Mère Courage » de Brecht, mise en scène : Gisèle Sallin, Centre dramatique Fribourgeois, Suisse.

photos du spectacle

Questions de style…

Mère Courage, la pièce de Brecht apparaît comme un théâtre épique ; elle représente une chronique de longues années de guerre en suivant le sort d'une seule famille. Toutes les scènes se passent à l'extérieur ou dans des lieux nomades, tentes militaires, carriole.

Les lieux changent quasiment à chaque tableau.

Cette pièce se joue donc généralement sur des grands plateaux bien équipés pour permettre de rapides changements de décors ainsi que le mouvement de la carriole de Mère Courage qui traverse tous ces pays en guerre.

Si l'on examine plus attentivement la structure dramaturgique, il apparaît que les actions se situent surtout hors plateau et sont indiquées dans les annonces entre les tableaux. Que les scènes comportent généralement très peu de personnages et sont plutôt intimistes.

La contrainte de devoir représenter cette pièce sur un petit plateau nous a permis de dépasser le réalisme épique : il fallait trouver une convention théâtrale qui permette cette sensation de mouvement de voyage à travers le temps et l'espace.On a l'impression tout au long de la pièce que Mère Courage « tourne en rond » dans cette guerre qui a les mêmes conséquences partout que l'on soit catholique ou protestant. D'où l'idée d'un manège ; la carriole de la Mère se transfigure et devient une « machine à jouer » ; un carrousel qui tourne sur place !Et tous les éléments nécessaires pour situer les scènes sont contenus dans ce moulin.

Ce carrousel, de plus, est « placé » véritablement dans un tableau : « Le triomphe de la mort » de Breughel qui est une grande fresque peinte représentant les mille et une façons de rencontrer la mort. Ce qui fait office de « rideau Brechtien » est un tulle sur lequel est imprimée la peinture de Breughel -équipé « à la polichinelle », c'est-à-dire qu'il s'ouvre en s'enroulant de bas en haut sur un rouleau. Ce mécanisme (fils et poulies) est manipulé à vue par les comédiens. La transparence du tulle peut laisser voir à l'arrière -quand on le désire- les changements de décor ou le démarrage de certaines scènes en fondu enchaîné avec la peinture de Breughel. Le lointain est signifié par une toile représentant une partie du lointain de la peinture elle-même qui se trouve sur le rideau.

Sept détails de cette même peinture se retrouvent sur chacun des panneaux constituants le chapiteau du carrousel et colorent de leur ambiance spécifique les scènes qui se joueront devant. L'ensemble du dispositif constitue donc des développements en trois dimensions du triomphe de la mort.

maquettes en images de synthèse

Cette pièce demande pour être représentée, la participation de trente-cinq comédiens.Actuellement, rares sont les théâtres qui peuvent encore se le permettre pour des raisons évidemment budgétaires.

Le faire avec douze comédiens est une décision quant au style de jeu à adopter. Chaque comédien devra interpréter trois ou quatre personnages différents à l'exception des deux comédiennes qui joueront la Mère Courage et sa fille Catherine qui sont quasiment tout le temps en scène. Il faut pour cela adopter un principe de jeu (une conventions théâtrale) qui évite de devoir construire réalistement à chaque fois les personnages qui s'enchaînent à un rythme soutenu.

Donc ne pas utiliser un maquillage réaliste, mais uniquement des touches significatives qui indiquent les personnages. Les mains, les pieds, la tête, souillées par la terre pour les paysans, Les paumes de mains rouges de sang pour les soldats, les plus vieux poudrés de blanc; on devrait pouvoir éviter les postiches. Les comédiens auront tous le même costume de base (même Catherine et sa mère). Ce sera l'habit de chaque comédien qui avant d'entrer en jeu endossera les quelques éléments qui vont l'aider à construire son personnage pour informer le public sur son rôle. Cet habillage peut être entrevu par le public.Cela demande à chaque comédien évidemment un travail supplémentaire de composition, surtout corporel, pour entrer dans la peau de différents personnages ; le public doit y « croire » spontanément. Les questions que Brecht cherche à provoquer chez chaque spectateur ne doivent se déclencher qu'entre chaque tableau et à la fin du spectacle. Pour enrichir cette convention, ces quelques éléments de costume doivent, dans leur matière, dans leur aspect, refléter les réalités importantes de la pièce ; tout au long de cette chronique de guerre, il y a deux grandes catégories de personnages qui interviennent : ceux qui font la guerre (les soldats, forcés à tuer) et ceux qui la subissent (les gens du peuple, petits commerçants, artisans et paysans). Les nobles, les prélats, les gens de pouvoir (ceux à qui la guerre profite), n'apparaissent pas. Nous sommes donc en présence uniquement de petites gens qui ont du mal à vivre et à préserver les minables richesses qu'ils ont parfois accumulées par leur labeur. La misère, les dégradations et l'usure dues à la guerre doivent être perceptibles dans les costumes.

Des tissus de base identiques pour chaque catégorie de personnages traités picturalement pour marquer les différences et s'inscrire harmonieusement dans la fresque de Breughel.

photos du spectacle: Isabelle Daccord

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